Dora Bakoyannis – Reconstruire la Grèce

Dora Bakoyannis, ancienne ministre des Affaires Etrangères de Grèce

Dora Bakoyannis, ancienne ministre des Affaires Etrangères de Grèce

Fille de l’ancien Premier ministre Constantin Mitsotakis, Dora Bakoyannis est entrée en politique à la suite de l’assassinat de son mari, en 1989, par un groupuscule d’extrême gauche. Après avoir été successivement, ministre de la Culture, maire d’Athènes et ministre des Affaires étrangères, elle est  aujourd’hui, à l’âge de 58 ans, l’une des grandes figures politiques grecques, susceptible de diriger un jour le pays. Elle est aussi une libérale convaincue, le premier dirigeant de la droite grecque (Nouvelle Démocratie) à s’être prononcé, dès 2010, en faveur des mesures d’austérité réclamées par l’Union Européenne et le FMI.

Propos recueillis à Athènes par Jean-Claude Galli

Est-ce que les sacrifices et les efforts demandés par la Troïka à la Grèce vous semblent réalistes?
Je crois que nous approchons de demandes qui ne sont plus raisonnables. Vous savez que j’ai toujours soutenu le mémorandum, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai été exclue de mon parti, la Nouvelle Démocratie, en 2010 (ndlr: Elle l’a réintégré cette année). Mais je ne crois pas pour autant que l’économie grecque possède les 14 milliards d’euros qui lui sont demandés aujourd’hui. Ce qui pointe à l’horizon, c’est une récession encore plus importante.
Nous devons reconstruire notre État et réduire ses dépenses, c’est un fait. Mais nous devons le faire sans arriver à des situations qui sont intenables, pour les salariés notamment. Par exemple, nous ne pouvons pas avoir des policiers payés 550 euros ou des pilotes de chasse de l’armée de l’air payés 600 euros par mois. Pas plus que des retraités dont les pensions s’élèvent à 350 euros en moyenne. Nous risquons une explosion sociale.

Vous êtes inquiète?
Beaucoup de personnes atteintes de maladies graves ne peuvent plus payer leur traitement. Les médicaments sont devenus hors de prix et la sécurité sociale ne les rembourse plus. Demander des sacrifices supplémentaires à ces gens là est impossible! Nous avons maintenant un gouvernement de coalition, soutenu par trois partis au Parlement et qui est déterminé à changer les choses. Il faut nous donner la possibilité de gérer le volet social de cette crise. Oui, c’est vrai que les grecs ont très mal géré leur État et que cet État était tentaculaire et basé sur le clientélisme. Mais, dans l’Histoire moderne, on n’a jamais demandé à la population d’un pays de perdre un tiers des ses revenus en seulement deux ans C’est arrivé seulement pendant les guerres!

A priori, le FMI et l’UE n’ont pas intérêt à ce que le pays s’enfonce dans la récession…
Le problème, c’est que la Grèce a perdu sa crédibilité. Durant ces deux dernières années, le gouvernement (socialiste) de Georges Papandréou disait aux Européens qu’il allait prendre les mesures qu’ils réclamaient. Mais en fait, il ne faisait rien.

Ce n’était pas le premier gouvernement qui ne faisait rien…
La crise grecque est le fruit de trente ans de mauvaise gouvernance. Les gouvernements précédents, même s’ils ne connaissaient pas l’ampleur de la crise actuelle, n’ont pas fait mieux, c’est un fait. C’est toute la classe politique grecque qui est discréditée aux yeux des Européens.
Je crois qu’ils en ont marre de nos problèmes, surtout les Allemands. La phrase qu’ils emploient le plus souvent pour expliquer ce qu’ils attendent de nous maintenant est: «You must deliver». Ce qui veut dire: Vous devez engager maintenant les changements que vous n’avez pas su faire auparavant.

Comment peut-on éviter le Grexit selon vous?
A mon avis, nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous. Les décisions doivent être prises avant le mois de novembre et elles doivent être radicales. Nous les grecs, devons dire, oui, il faut reconstruire complètement notre État. Complètement! Il faut privatiser, oui. Mais privatiser afin de développer le pays, non pour boucher des trous budgétaires. Il faut commencer par montrer à nos partenaires Européens que nous sommes sérieux. Mais d’un autre côté, ils doivent comprendre aussi qu’ils n’ont rien à gagner d’une explosion sociale dans ce pays et qu’ils seront remboursés quand la Grèce sera sortie de la récession.

Vous dites comme le premier ministre, Antonis Samaras: d’accord pour les réformes mais donnez nous un peu plus de temps…
L’important c’est que l’économie grecque redémarre. Aujourd’hui, il n’y a pas un sou pour les entreprises. Même pour celles qui se portent bien. Elles n’ont pas les capitaux nécessaires pour continuer leur activité. L’État grec doit 7 milliards d’euros aux individus et aux entreprises. Il s’agit notamment du retour de la TVA dont il ne s’est pas acquitté depuis des mois. Dans les 31 milliards que nous allons obtenir si tout se passe bien avec la Troïka, le remboursement des particuliers est prévu. Cela va donner un bol d’air à l’économie.

Comment expliquer le budget militaire démesuré de la Grèce ces dernières années?
La Grèce est membre de l’UE et de l’Otan. Nos frontières sont celles de l’Europe. Nos partenaires nous demandent de dépenser des sommes considérables pour les protéger. Contre l’immigration clandestine notamment. Mais quand les Turcs violent ces mêmes frontières avec leur avions ou avec leurs bateaux, l’UE et l’Otan ne réagissent pas. La raison pour laquelle nous avons consacré autant d’argent à l’achat de matériel militaire (chasseurs américains F16, sous-marins allemands etc.) est simple: les grecs, encore aujourd’hui, se sentent menacés par la Turquie. Il faut être très clair: nous n’avons pas constitué une armée pour l’envoyer au Liban ou en Afghanistan. Notre armée est là, parce que le problème avec la Turquie n’est pas réglé. Si l’on veut une Europe unie, il faut qu’elle le soit aussi sur la question de l’immigration et sur celle de la défense de ses frontières. Voilà les questions qui vont se poser dans les trois mois à venir. Aujourd’hui nous ne faisons qu’empiler nos défauts alors que devrions rassembler nos forces, être unis. Je peux vous assurer qu’Angela Merkel, quand elle se rend en Chine, est dix fois plus forte en représentant l’Europe qu’en représentant la seule Allemagne.

Justement, certains décideurs européens regardent la Grèce comme un cheval de Troie de la Chine dans l’Union…
Je crois que les Américains ont de plus grand problèmes avec les Chinois que nous les Européens… On va travailler avec les Chinois, on va travailler avec les Russes, nous allons travailler avec tous ceux qui veulent investir dans notre pays! Il faut se montrer réaliste et ne plus réagir avec de vieux schémas nationalistes. Vous pensez que les Chinois vont emporter le port du Pirée en Chine? De quelle souveraineté parle-t-on? Bien sur que le port du Pirée est grec; et il le restera!

Outre les jeunes, le chômage touche plus particulièrement les femmes…
C’est là où l’on mesure l’effet boomerang des protections sociales. Parce que les femmes sont protégées, notamment les jeunes femmes quand elles tombent enceinte, les entreprises ne les embauchent pas. Voilà pourquoi il faut toujours rechercher le bon équilibre entre protection et compétitivité.

Où sont passés les milliards empruntés par la Grèce?
Une partie dans les infrastructures du pays, une autre dans les salaires et les pensions. Le reste, dans la consommation. Les gens voulaient atteindre un niveau de vie supérieur, l’argent était facile… Écoutez, il n’y a rien de plus difficile pour un responsable politique que de dire à quelqu’un: tu as la possibilité d’avoir de l’argent mais tu ne dois pas le prendre! Notre responsabilité est immense mais la responsabilité de l’UE est, elle aussi, très grande. Pendant dix ans la Grèce a emprunté à des taux d’intérêts équivalents à ceux de l’Allemagne. Personne ne s’est demandé: mais comment est-ce possible?

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Catégories :GRANDS ENTRETIENS, IMPACT, SOCIETE

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