Alice Dautry: la recherche associe l’ensemble des cultures

Alice Dautry, directrice de l'Institut Pasteur © Serge Vandemergel

Alice Dautry,
directrice de l’Institut Pasteur
© Serge Vandemergel

«Les clefs du succès sont les talents, l’accès à des moyens techniques de pointe et la multiplication des échanges avec les autres centres de recherche»

Propos recueillis par Nicolette de Joncaire

Alice Dautry assure la direction de l’Institut Pasteur depuis 2005 où elle est également chef de l’Unité de biologie des interactions cellulaires. Docteur ès- Sciences, elle a une double formation en physique des solides et en biologie moléculaire. Outre son propre parcours de chercheur, elle a consacré sa carrière à la formation et à l’organisation d’équipes de recherche scientifiques.  Ses travaux ont porté sur la façon dont  les cellules communiquent entre-elles et sur leur réponse immunitaire quand elles sont attaquées par des  bactéries pathogènes. De la lutte contre les maladies infectieuses qui handicapent le développement physique et mental de deux milliards de personnes à la destruction des mythes qui freinent le traitement des maladies mentales, le professeur Alice Dautry traite des questions scientifiques dont les implications sociétales sont nombreuses et parfois discutées. Car, aujourd’hui, de façon paradoxale, dans notre monde construit sur la recherche scientifique, il existe une grande incompréhension de la science.

Quelles sont vos priorités et pourquoi?

Notre priorité est de préparer l’avenir à long terme et d’anticiper les grandes ruptures des années à venir. Sur trois axes principaux: les maladies émergentes, les cellules souches et les neurosciences. Les maladies émergentes, du fait de la perturbation sociale et économique qu’elles génèrent. Les cellules souches pour l’impact considérable qu’elles auront sur la réparation des tissus, une exigence croissante au sein de nos populations vieillissantes. Les neurosciences pour en finir avec le traumatisme des maladies neuro-dégénératives comme la maladie d’Alzheimer, celle de Parkinson ou l’autisme.

Qu’appelez-vous maladies émergentes?

Une maladie émergente est une nouvelle maladie qui apparaît au sein de la population humaine. Il peut aussi s’agir de maladies anciennes ou quasiment disparues qui ré-émergent, ou colonisent d’autres zones géographiques, suite à des modifications de l’environnement ou au développement d’une résistance aux antibiotiques. Le chikungunya est un exemple récent de maladie émergente. Originaire de Tanzanie et inconnu à la Réunion, le virus y a provoqué, début 2006, une épidémie massive, terrassant la moitié de la population. Plusieurs millions de personnes sont aujourd’hui affectées par le chikungunya en Asie du Sud-est, en Inde et en Afrique. L’institut Pasteur s’est fortement mobilisé dès 2005. Nos chercheurs ont très vite mis au point des tests de diagnostic, les génomes de six souches de virus ont été séquencés, la transmission mère-enfant établie, et l’origine de l’épidémie identifiée. Les scientifiques ont aussi élaboré un candidat-vaccin et déterminé la structure 3D du virus. Aujourd’hui, une dizaine d’équipes se consacre toujours à l’étude de la maladie.

Alzheimer, Parkinson, beaucoup de maux liés à l’âge

Effectivement et une de nos équipe étudie aussi les mécanismes génétiques de la surdité qui gêne les échanges d’environ un tiers des personnes au delà de 60 ans, et contraint nombre d’entre elles à un isolement forcé. Mais les maladies liées au vieillissement ne sont pas notre seul objectif. C’est également l’une de nos équipes qui, la première, a confirmé la piste génétique de l’autisme et a, depuis, identifié les mutations du gène associé qui participe à la régulation veille/sommeil chez les autistes. Pour le moment, il n’existe aucun traitement capable de guérir les troubles autistiques mais nous avons obtenu deux résultats majeurs: la fin du mythe de l’autisme considéré comme un trouble psychique dû à un dysfonctionnement relationnel entre la mère et l’enfant et une meilleure prise en charge des troubles du sommeil dont sont fréquemment atteints les autistes.

Difficile de prévoir les grandes ruptures du futur. Comment s’y préparer?

En attirant les meilleurs talents, bien sûr, mais dans une perspective large. Nous soutenons les idées originales et une approche pluridisciplinaire, propice aux idées transversales innovantes, car c’est aux frontières entre les sciences que se trouve l’inattendu. Et nous offrons les moyens intellectuels et technologiques les plus sophistiqués (imagerie statique et dynamique, laboratoires spécialisés, modélisation bio-informatique) pour ouvrir de nouvelles possibilités à la recherche. Cette recette fait ses preuves: les talents recrutés il y a 10 ans ont obtenu de magnifiques réussites.

Collaborez-vous avec d’autres instituts?

Nous bénéficions de notre propre réseau international et nous collaborons avec de nombreuses institutions dans le monde entier dont l’Ecole de Santé Publique de Harvard University (USA), l’Institut Weizmann (Israel), l’Institut Riken (Japon), le pôle génomique de Shanghai, l’Ecole Polytechnique Fédérale de Lausanne (EPFL), celle de Zurich (EPFZ) et le Biozentrum de l’Université de Bâle. La moitié de nos publications sont internationales.

Votre modèle de financement est mixte.

Il est fondé sur les principes de Louis Pasteur qui privilégiait avant tout l’indépendance. L’Institut est une fondation privée reconnue d’utilité publique financée par l’Etat, les redevances de ses brevets, les dons de la société civile et les contrats de recherche. A parts égales. Cette interdépendance garantit notre indépendance.

“La recherche est un langage qui associe l’ensemble des cultures”

Vous dites qu’il est important d’être entendu et écouté

La recherche est une activité humaine et créative et un langage qui associe l’ensemble des cultures. Comme l’art, la science transcende les conflits. Paradoxalement, dans un monde construit sur la recherche scientifique, il existe une grande incompréhension de la science, de la recherche et des chercheurs. Le public ne comprend pas les scientifiques qui, de leur côté, s’expliquent insuffisamment. Ce qui donne naissance à des peurs nuisibles même dans les pays développés. J’en prends pour exemple les parents qui ne veulent plus faire vacciner leurs enfants sur la base de rumeurs inexactes. Avec pour corollaire, la résurgence d épidémies de rougeole graves par exemple. Il faut faire parler les scientifiques … et les écouter. Ce qui est parfois compliqué car dans le domaine scientifique, il n’y a pas de vérités absolues.

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Catégories :GRANDS ENTRETIENS, IMPACT, SOCIETE

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