Marina Abramović – Guerrière de l’art contemporain

Marina Abramović et Andrea Bellini

Marina Abramović et Andrea Bellini

Conversation avec Andrea Bellini et un public de jeunes artistes à la Haute Ecole d’Art et de Design

Le Centre d’art contemporain de Genève célèbre cette année ses quarante ans d’existence. Une occasion pour son directeur, Andrea Bellini, d’y faire revenir certains artistes dont le premier passage date de leurs débuts. En 1987, le Centre accueillait die Mond, der Sonne, collaboration entre Marina Abramović et Ulay. A l’occasion du retour de Marina Abramović pour la performance Counting the Rice et dans le cadre des rencontres Talking Heads, la Haute Ecole d’Art et de Design projetait le film The Artist is Present de Matthew Akers et Jeff Dupre qui retrace la vie de l’artiste et la suit au cours de la performance de 2010 au Moma, préparation comprise. L’artiste était ensuite invitée à un entretien public avec Andrea Bellini. Cernée d’un public fervent, Marina Abramović répondait aux questions des jeunes artistes.

Propos recueillis par Helena Monoson

Qui a écrit le film? Comment s’est passé le tournage?

Tout s’est passé de manière totalement improvisée. Sans scénario. Je portais un micro 24 heures sur 24 et l’équipe pouvait pénétrer mon intimité et filmer à tout moment. Pendant un an. C’était encore plus épuisant que la performance elle-même.

Pourquoi vous être exposée à ce point?

Le metteur en scène ne croyait pas à la performance. Je voulais expliquer que c’était une affaire sérieuse. Et démontrer son effet transformateur sur le public. La performance est une action transformative, une immense toile de projection des émotions.

Qu’avez-vous reçu du public au Moma?

J’ai reçu et donné de l’énergie. Nous avons pris le temps de nous assoir tranquillement face à face et de regarder en nous-mêmes. Tout se passe ici et maintenant dans le moment partagé avec le visiteur. Malgré le silence et l’absence de mouvement, l’activité cérébrale est intense de part et d’autre. Tout se joue dans la durée.

Des 1700 personnes qui se sont assises face à vous, de qui vous rappelez-vous?

Un homme est venu s’assoir pendant 7 heures. Il est revenu 24 fois. Nous sommes devenus amis. Je me souviens aussi des gardiens du musée qui venaient participer à la performance pendant leurs jours de congé.

Pourquoi Counting the Rice?

Séparer des grains noirs des grains blancs et les compter mène à un point au-delà duquel la répétitivité efface la perception du temps et où le sujet se retrouve ailleurs. C’est le même principe qu’ouvrir ou fermer une porte indéfiniment. La porte s’efface. C’est une manière de se réapproprier le temps. Un voyage. Dans notre société toujours plus rapide, trois actes sont dévalorisés: l’inactivité, le silence, le jeûne. Ralentir et s’effacer portent à une meilleure connaissance de soi.

Sur quelle base se place la performance à la Serpentine Gallery à Londres?

Sur un vide total, sans décor. Je pousse la porte le matin. Je la referme le soir. L’échec peut être complet mais si je réussis, j’aurai encore progressé vers l’immatérialité de l’art. Un art qui ne coûte rien, offert à tous.

Une artiste de performance n’est-elle pas une actrice?

Un acteur joue le rôle de quelqu’un d’autre. Je ne joue pas. Ce sont mes émotions, mes souffrances et mes blessures que je partage.

Quelle est la différence entre underground et grand public?

L’art underground devient grand public quand le public l’accepte.

Comment réconciliez-vous art et capitalisme?

Il ya tant de tabous à propos des artistes. L’un d’eux est le mythe de la pauvreté. J’ai attendu 40 ans en j’en ai aujourd’hui 68. J’ai de l’argent et j’adore ça. Ca paye les factures.

Etes-vous une artiste, une œuvre ou un prophète?

Je suis une guerrière. Un artiste qui prépare ou exécute une performance est comme un soldat. Il doit tout discipliner et modifier tous ses rythmes, ceux du sommeil comme ses habitudes alimentaires. Et puis l’art n’est pas seulement création. Dans une journée, il y a beaucoup de logistique et d’organisation.

Où trouvez-vous de nouvelles idées?

Pas dans les studios. J’aime la nature, les lieux de pouvoir, les montagnes, les volcans, les cataractes, les minéraux qui sont vecteurs de la transmission d’énergie. Les idées arrivent par surprise. Et ce sont celles qui font le plus peur qui sont les bonnes. Le marché de l’art demande de reproduire les œuvres qui ont fait leurs preuves. Il ne faut pas l’écouter mais toujours explorer des terres inconnues.

Quand vous vous préparez, en discutez-vous?

Pas au début et jamais avec d’autres artistes. Mes interlocuteurs privilégiés seraient plutôt des scientifiques. Et des jeunes car leur intérêt me confirme que mon art est encore vivant.

Vos performances ont-elles changées avec l’arrivée du succès?

Le succès a mis si longtemps à arriver que j’ai tout le temps d’évoluer sans lui.

Pourquoi avoir travaillé avec Lady Gaga?

Lady Gaga a 43 millions d’admirateurs. Aucun artiste visuel ou plasticien n’a une telle audience. C’est une autre manière de diffuser (propager) l’art.

Mais qu’est l’art?

Le désir brulant de créer. Et les sacrifices que l’on est prêt à consentir. Mais le contexte fait aussi la différence. Méditer dans un musée n’est pas de même nature que méditer dans un monastère.

Que doit faire un artiste lorsqu’il se sent confus?

Quand vous vous levez le matin et que vous bouillonnez d’énergie. Prenez une chaise et asseyez-vous. Votre énergie se focalisera. Les réponses sont en vous.

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Catégories :GRANDS ENTRETIENS, IMPACT, SOCIETE

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