Myret Zaki: Falciani, Birkenfeld, Assange, Snowden, Manning et les autres

Myret Zaki

Myret Zaki, rédactrice en chef de Bilan

Les lanceurs d’alerte se distinguent en fonction des intérêts qu’ils servent ou desservent. Selon le vieil adage « deux poids, deux mesures ». L’analyse de Myret Zaki, rédactrice en chef de Bilan:

«Lanceurs d’alerte, traîtres ou héros?» C’était le thème de l’émission «Faut pas croire» de la télévision suisse-romande ce 1er mars. On m’a interrogé s’il fallait croire aux motivations sincères des «dénonciateurs éthiques», dits «lanceurs d’alerte».

Pour répondre, il faut les distinguer en fonction de quels intérêts ils servent, ou desservent. Le traitement des lanceurs d’alerte varie en effet selon qu’ils servent, ou desservent, des Etats forts.

D’un côté, il y a les Falciani, Birkenfeld et Kieber, dénonciateurs de l’évasion fiscale en Suisse et au Liechtenstein, et amis des Etats forts (France, Etats-Unis, Allemagne) dont ils ont servi les intérêts. De l’autre, il y a les Assange, Snowden et Manning, dénonciateurs des dérives des gouvernements puissants. Fugitifs, craignant pour leur vie, ou emprisonnés, ces dénonciateurs-là paient le prix fort.

Dans la catégorie des amis de gouvernements puissants, on constate qu’ils bénéficient d’une image médiatique favorable, qu’ils tentent systématiquement de monnayer leurs informations, et obtiennent la protection des ceux qui les ont utilisés. Avant Hervé Falciani et Bradley Birkenfeld, Heinrich Kieber avait été le premier homme qui, en facturant aux services secrets allemands ses listings confidentiels d’une banque du Liechtenstein, avait obtenu 4,2 millions d’euros, ainsi qu’un changement d’identité. Cette somme a été, depuis, largement détrônée par les 104 millions obtenus des Etats-Unis par Bradley Birkenfeld. Le fait que ce dernier ait fortement endommagé la réputation d’une place financière concurrente, la Suisse, n’y est pas étranger. Grâce à lui, les avocats américains sont les spécialistes indiscutés des techniques de défiscalisation. La «dénonciation éthique» en matière d’évasion fiscale a ceci de curieux, qu’elle ne se retourne que contre la Suisse, pendant que l’essentiel des avoirs non déclarés reste dissimulé dans les centres anglo-saxons.

Comme Birkenfeld, Stéphanie Gibaud, ex-salariée d’UBS France, se présente comme dénonciatrice éthique. Début 2014, elle publie «La femme qui en savait vraiment trop», alors qu’UBS était déjà sous enquête depuis un an pour démarchage illicite en France. Réclamant 18 ans de salaire à son ex-employeur, soit plusieurs millions, elle s’associe à Falciani pour demander de l’argent à l’Etat français, pour services rendus, selon nos sources (!).

Dans la catégorie des mal aimés des Etats, comme Julian Assange, Edward Snowden et Bradley Manning, il en va tout autrement. Ceux-ci n’ont pas réclamé d’argent. Fugitifs dans les deux premiers cas, jugé en cour martiale et emprisonné 35 ans pour le troisième, ceux-là ont risqué leur vie en dénonçant les secrets diplomatiques et l’espionnage abusif de pays puissants. Ils avaient desservi des intérêts nationaux, mais œuvré pour l’intérêt du monde. Pourtant, leur vie rappelle davantage celle d’un Roberto Saviano, «lanceur d’alerte» au sujet de la mafia italienne, vivant reclus et entouré de neuf gardes du corps, ou celle d’un opposant russe empoisonné au polonium, que celle des whistleblowers bancaires. Ces dénonciateurs politiques n’ont pas autant de sympathie médiatique, les médias oscillant entre louanges et opprobre. Au final, le même gouvernement qui a versé 104 millions à Birkenfeld, encourageant ce type de d’initiative, a emprisonné 35 ans Manning, décourageant ce type d’initiatives. Le traitement des lanceurs d’alerte en dit bien plus long sur les intérêts nationaux que sur la bonne santé de nos démocraties.

Texte paru dans l’édition du 4 au 17 mars du magazine Bilan et dans l’Agefi du 6 mars 2015

Rediffusion de l’émission «Faut pas croire» de la télévision suisse-romande le 1er mars

 

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Catégories :IMPACT, SOCIETE, TENDANCES

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